Chapitre Dixième
TofRequinqué par un déjeuner typique (bœuf en gelée, sauté de veau sauce à la menthe, et pudding) accompagné d'un Bourgueil bien frais, Cricri proposa à ces ou ses dames une partie de pêche. Les damoiselles émoustillées par cette idée, grimpèrent dans leur chambre respective pour se changer et mettre des tenues adéquates. Cricri, content de son petit effet, bombant le torse, partit aussi dans ses appartements s'habiller en tenue légère. Il descendit habillé d'un pantalon noir étroit laissant deviner un membre d'une, ma foi, belle facture, une légère chemise en flanelle, et un veston en lin. Le tout surmonté d'un canotier ramené d'un périple à Paris. Lady Sissi s'était vêtue à la garçonne, pantalon gris souris, chemise échancrée ouverte sur une poitrine pleine de vie, botte en cuir noir. Un chapeau négligemment posé de côté sur une chevelure brune lui donnait un aspect garce qui ne le sait pas. Lady Chrys, elle, était restée classique. Grande robe à volant, bustier pigeonnant laissant deviner une poitrine à ne pas mettre entre toutes les mains, bottillons fermés par un grand lacet, chapeau bien posé et maintenu par des attaches clouées dans sa chevelure blonde platine. Les filles arboraient chacune une ombrelle, les préservant d'un soleil maintenant chaud et radieux. L'homme d'étable avait préparé les chevaux, et les cannes à pêche. Un goûter avait été préparé en cuisine et rangé dans un panier en osier carré. Notre beau monde se mit en route vers la rivière du Comté. Après une demi-heure de marche, ils arrivèrent sur une berge accueillante et décidèrent de s'arrêter là. Cricri, galant homme, aida nos dames à descendre de leur monture. Pendant qu'elles installaient les plaids écossais sur l'herbe, à l'abri des platanes centenaires, il s'occupait de monter les cannes. Il essayait tant bien que mal d'imbriquer l'un dans l'autre les morceaux de bambous, pendant que ces dames discutaient de tout et de rien. Il voyait bien tout de même les regards appuyés de Lady Chrys et s'en trouvait gêné. Il avait fini, alors, de monter les cannes et en donna une à chacune d'elles. Il avait arrimé de beaux vers aux hameçons, non sans se piquer les doigts à maintes reprises. Les filles lancèrent les cannes, le bouchon en liège flottant à la surface, attendant qu'un poisson suicidaire vienne se pendre au crochet métallique.
Lord Cricri les apostropha triomphant :
- Regardez mes dames, ma belle gaule. Je l'ai faite préparer exprès avec deux moulinets à la base. N'est-elle pas belle, ma gaule ?
Les filles, l'esprit toujours bien tourné, pouffèrent. Dans un rire, Lady Sissi répondit :
- oui, bon ami, vous avez une belle gaule mais encore faut-il savoir s'en servir !!!
Derechef, les rires fusèrent. Lord Cricri, ne comprenant pas ses éclats, répondit :
- Mais, belle enfant, je m'en vais vous faire une démonstration illico verso !
Lady Chrys, pas en reste de répliques sarcastiques le prit à part :
- Allons, jeune homme, il n'est pas tout de savoir utiliser une belle gaule comme la vôtre, il vous faut aussi ramener du poisson dans votre musette. Une belle raie, ou un thon comme il vous plaira.
Surpris, Lord Cricri rigola :
- Mais savez vous, Lady Chrys, qu'il n'y a ici que des poissons d'eau douce !!! Alors que la raie et le thon, sont des poissons de mer...
Atterrées par aussi peu de clairvoyance, les filles s'intéressèrent à leur bouchon, non sans déblatérer sur les derniers news d'un journal à la mode appelé OPENER...
Cricri, ayant réussi à agripper un ver sur son hameçon, entreprit de lancer la ligne. D'un geste alerte de l'arrière vers l'avant, afin de prendre de l'élan, il envoya la ligne vers l'eau. Celle-ci fit un arrêt dans le chapeau de Lady Chrys, l'hameçon s'accrochant dans une des agrafes qui le tenait. Lord Cricri, n'ayant pas vu son geste approximatif, tira de plus belle sur la canne croyant s'être pris dans les branches du platane. Lady Chrys hurla pour faire arrêter les efforts du pécheur de pacotille. Il comprit alors sa méprise et s'excusa platement (et non pas, platanement). Lady Chrys ne put s'empêcher, le chapeau bien bas, de lui asséner :
- On m'avait dit que vous aviez un peu de mal avec vos gaules, mon ami, mais autant de maladresse, j'en reste pantoise.
Lord Cricri ne comprenant pas lui répliqua :
- Comment pouvez-vous savoir que je ne sais pas pêcher alors que nous n'avons jamais pratiqué ensemble...
C'est avec un regard compatissant pour sa sœur, que Lady Chrys reprit sa partie de pêche.
Durant cet après midi, Lord Cricri faillit tomber à l'eau deux fois. La première en glissant sur le plaid alors qu'il allait se servir un verre de bière, justement intégré dans le panier par la dame de cuisine connaissant les goûts du bonhomme. La seconde en voulant attraper dans l'épuisette un poisson-chat péché par sa belle. Heureusement, à chaque fois, il s'en sortit bien, l'eau ne dépassant pas les épaules. Ils rentrèrent, le soir tombant, heureux de ce beau moment passé ensemble. Les filles riaient à gorge déployée à chacune des paroles de Lord Cricri. Celui-ci, ne comprenant pas qu'elles se moquaient de lui, était content de faire rire ces dames. Il espérait aussi secrètement qu'une des deux serait sienne, ayant une préférence pour Lady Sissi. Mais il n'oubliait pas tous les malheurs rencontrés avec elle, et pensait dans un coin de sa tête qu'elle pouvait en être la cause.
Sur le chemin du retour, ils rencontrèrent des pompiers. Un feu s'était déclaré dans les bois au sud du Comté, et après avoir éteint l'incendie, ils revenaient vers leur casernement. Lord Cricri, empreint d'un humour particulier, ne put s'empêcher de leur adresser la parole. Après s'être enquéri du problème de leur venue dans les parages, il leur demanda :
- Dites moi, mes braves, on dit que les pompiers doivent avoir une bonne vue, est ce vrai ?
Un jeune et beau pompier, le regard de braise (avec un R, ne pas oublier, NDLR) vers les deux jeunes femmes, répondit :
- En effet Monsieur. Il le faut, afin de savoir diriger sa lance d'incendie pour éteindre les feux de broussaille déclenchés par des chaleurs torrides dues à une canicule estivale.
Lord Cricri, agacé par cette tirade qu'il n'attendait pas, lâcha sèchement :
- oui, enfin, bon, il faut avoir une bonne vue, c'est ça ?
Le beau pompier, penaud, dit :
- Oui, monsieur, il le faut, en effet.
Cricri, le sourire revenu, lâcha alors sûr de lui :
- C'est pour ça, alors, que l'on dit "pompier, bon œil ! ".
Il partit seul dans un rire long et grave. Les pompiers désolés, reprirent leur route tandis que les filles rouges de honte se cachaient derrière leur chapeau.
Lord Cricri, une fois sa crise de rire finie, en rajouta, se tournant vers les dames :
- N'est-elle pas bonne, cette blague mes amies ?! J'ai toujours pratiqué l'humour avec une certaine facilité, voire une aisance digne des meilleurs bouffons.
Elles répondirent piteusement :
- Ah oui, nous nous sommes esclaffées. Vraiment très bonne blague.
Lord Cricri, content, fier, se remit en route accompagné de ses belles. Il savait que l'humour confère à l'homme un pouvoir de séduction et il comptait en user et abuser. Au plus grand désespoir de ces dames.











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